Ear Plugs (I)
16.06.2008|Sébastien
Deerhunter/High Places (Budascoop, Kortrijk, 9.06.2008)
Je n’entends rien en ce matin de juin, la faute à un Deerhunter en mode fébrile et énervé dans un cinéma de Courtrai. Si les usagers d’ear plugs sont parfois victimes de railleries, pour le coup ils me font un peu envie. J’étais averti pourtant, le précédent passage des américains, une veille d’Halloween au Recyclart, m’ayant valu trois bons jours d’acouphènes stridents. Ca ira mieux cette fois, j’ai été moins exposé: leur set courtaisien abstrait, hypnotique et pulsant s’est vu ramassé en une petite demi-heure irradiante pour cause de chanteur grippé.
C’est quoi l’affaire Deerhunter ? Résumons : c’est d’abord un peu plus qu’un buzz gonflé par la blogosphère US et qui copine sur Myspace avec tout le gratin indie contemporain (Liars, No Age, Animal Collective…).
Jeune groupe originaire d’Atlanta et issu du même vivier adolescent que les Black Lips, Deerhunter, auto-proclamé ambient punk, est surtout responsable de l’un des meilleurs albums de 2007, Cryptograms (Kranky), objet sombre et drogué qui commence dans un épais brouillard de reverb’ pour s’achever sur une suite de pop-songs obsédantes et hantées. Cryptograms s’est rapidement vu adjoint d’un EP issu des mêmes sessions et davantage resserré sur des structures pop (Fluorescent Grey, toujours sur Kranky). On a déjà beaucoup écrit ailleurs sur ces disques qui jouent à la hauteur de leurs influences disparates et dans l’air du temps: en vrac, des drones, de l’Allemagne kraut ou minimale, des anti-dépresseurs, du post-punk rigide et de la noise pop 90’s.
Bradford Cox
Deerhunter c’est aussi la figure très spécifique de leur leader Bradford Cox (également à la tête d’Atlas Sound, projet plus orienté laptop, auteur d’un beau disque cotonneux et un peu chiant). Icône indie en devenir, Cox est auréolé du folklore étrange qui peuple ses disques : fantasmes homo-érotiques morbides, déballage voyeuriste, éthique punk et synthèses musicales pointues. Lorsqu’il n’occupe pas internet en postant compulsivement textes obsessionnels, démos et mixtapes sur son blog, il soigne sa légende scénique à grand renfort de travestissement, de fellations à l’arrache ou, à Courtrai, d’états grippaux et de sévère tirage de tronche.
Mais voilà, même avec un Bradford Cox affalé sur une chaise, sans chaussettes et semi-comateux, Deerhunter sur scène ça reste assourdissant et salement trippant. D’ailleurs leur ambient punk semble d’autant plus punk qu’il est malade : volume des amplis régulièrement poussé d’une pichenette rageuse, morceaux enchaînés à toute berzingue, impasse sur les passages abstraits et les bidouillages d’effets pour des versions sauvages et étirées de leurs titres les plus pop.
Globalement, le groupe, récemment rejoint par une ancienne cheerleader reconvertie en guitariste/harmoniciste psyché, semble délaisser le kraut punk à froid pour une dream pop bruitiste. Soit, l’orientation définie pour Microcastle, album à paraître à Halloween 2008, attendu comme le messie par certains (dont moi), et que l’on nous promet hanté par le doo-wap (le sidérant Twilight at Carbon Lake déjà en balade sur le web), l’expérimentation sonique 60’s et les 90’s des Breeders ou des oubliés Quickspace.
Sur scène, le groupe joue fort, très fort et réussit la gageure de transcender un cinéma propret en une danse statique sur le cadavre des Spacemen 3. Comme au Recyclart, le public semble à la fois tétanisé par le mur du son, trois guitares empilant boucles noisy et solos minimalistes, et rendu à moitié fou par un beat dur, rigide, quasi motorik. Et Deerhunter de confirmer que s’il constitue l’une des plus belles tentatives actuelles d’expérimentation punk rock c’est parce qu’elle reste sale, mélodique et frénétique.
Avant l’avalanche, et devant un public particulièrement apathique, moment plus léger avec High Places, duo féminin/masculin de Brooklyn très mignon et un peu hype. Comme un peu tout le monde à Brooklyn, High Places donne dans le néo-psychédélisme ensoleillé à la Panda Bear, en moins Brian Wilson et en plus afro et tropicaliste. Affairé derrière une table surchargée de percussions électroniques et de machines un peu mystérieuses, le duo livre des pièces minimales portées par la voix naïve de Mary Pearson et scandées par les étranges rythmes flottants de Rob Barber. Me sentant vaguement coupable d’avoir downloadé leur premier disque, je l’ai acheté à Courtrai. Ce matin je suis content, c’est bien High Places : c’est chaud, c’est aquatique, ça soigne les acouphènes.
